Quand s’ouvre le kiosque de la grattacheccha…

Dans les rues de Rome, les kiosques sont des repères, des lieux de halte et de croisement pour le sourire des habitués.

Certains matins non pressés, on salue plus longuement le marchand de journaux du quartier, on choisit sa revue préférée, puis on décide de feuilleter au bar sa Repubblica ou son Corriere. L’edicola est rarement fermée, elle suit le fil des actualités, du coin familier puis du monde éloigné, voire étranger.  

Les kiosques à fleurs, ouverts jusqu’à très tard, surprennent, offrant au regard une jolie impression : chacun pourrait avoir l’envie ou le besoin d’offrir des couleurs à la nuit. Les fleuristes, au sens de magasins spécialisés en décoration florale, ne se développent ici que depuis peu d’années. Généralement, le Romain invité à manger chez des amis, apporte une  bouteille de vin ou un dessert, le plus souvent de la glace ou des pâtisseries.

le kiosque de la grattacheccha

Le kiosque de la grattachecca, lui, est un des symboles de l’été. Cette boîte rectangulaire et austère est fermée de novembre à mai, avec ses volets sombres ou verts. Les cerisiers fleurissent, les platanes le long du Tibre se reverdissent, le beige remplace brusquement l’élégance noire des vêtements, les premières chaleurs approchent. Et puis, un jour, un jour, le parallélépipède s’ouvre, s’anime, s’articule – mère et fils, mari et femme, avec un entrain nouveau, donnent coups de brosse et de pinceau. Coulisses à ciel ouvert pour une ouverture toute proche.

Elle est là. Ce n’est pas une vision, on entend surtout un son, si particulier, tellement saisonnier, et d’un autre temps. Avec une palette, lui gratte la checcha, c’est-à-dire, en dialecte romain, un bloc de glace qui peut atteindre un mètre de long, ce volume utilisé pour refroidir les aliments avant l’invention du frigo. La palette énergique gratte, gratte, gratte et récolte enfin dans un verre en plastic transparent une neige de cristaux. Elle, elle exauce le souhait de chacun  -qui choisit le goût, qui la couleur- en arrosant la neige d’un sirop vert menthe, jaune citron, beige amandes, rouge fraises, mauve griottes, marron tamarin, rose orgeat, ou d’un mélange de plusieurs. Qui ajoute encore des fruits frais -encore et en chœur- : rouges, coco, tropicaux. La saveur est simple, le rafraîchissement intense. Et plus la chaleur augmente, plus la file devant le kiosque s’étend, mais là, l’attente semble patiente. Car ce qu’on est bien à bavarder, pour ensuite siroter cette boisson glacée : à la petite cuillère en plastic, à la paille, au verre, la grattacheccha se consomme rapidement : ne la laissez pas fondre, s’affadir en eau doucement. Car vous êtes l’un des hôtes de Néron et des banquets impériaux. Vous dégustez  des fruits mêlés au miel et à la neige des Monts Apennins, vous retrouvez par ailleurs les neiges de l’Etna et les agrumes siciliens. En 1533, vous avez été invités à découvrir, au mariage de Catherine de Médicis avec le futur Henri II, les fantaisies et prouesses de son pâtissier officiel, Ruggieri. Cette œuvre de « glace à l’eau sucrée et parfumée » fut complétée par Bernardo Buontalenti, un architecte florentin, sculpteur et peintre, toujours au 16ème siècle, qui inventa le gelato moderne, celui à base de lait,  d’œufs et de sucre. La suite de l’aventure met en scène d’autres protagonistes, comme le sicilien Francesco Procopio dei Coltelli  (celui du célèbre « Café Procope » ouvert à Paris en 1686). En somme, vous vous coulez dans la chapitre romain de cette histoire, en dégustant votre grattacheccha !

Une petite distinction à noter, pour ceux qui auraient encore soif de savoir : ne confondez pas la romaine grattachecca caractérisée par le contraste entre le sirop et la glace hachée, avec la plus sicilienne granita, résultat d’un fluide mêlé à un sirop ensemble congelés, puis seulement ensuite pillé.

Quand s’ouvre le kiosque de la grattacheccha, nous entrons dans l’été,  en retrouvailles sucrées qui vont pendant des mois s’éterniser. Et chaque kiosque a son public, chaque kiosque a son histoire. Vous y participerez, surtout si vous vous rendez dans l’une nos adresses du centre-ville préférées: Sora Mirella (lungotevere degli Anguillara, au coin avec le Pont Cestio), Fonte d’Oro (Piazza G. Belli, toujours dans le Trastevere) et Ara Pacis (Lungotevere in Augusta, au coin avec le Pont Cavour). 

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